La marmotte au collier
Journal d'un philosophe

Partie III - Lune d'amour
Troisième été

M.03.02.01.01a / M.175 - M.03.02.04.06 / M.203

LANGUE

Français

Nouvelle lune

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Premier jour

M.03.02.01.01a / M.175

La lune d’amour s’annonce mal. Le mari de ma voisine est morte subitement. Ils étaient à folâtrer ensemble lorsqu’il s’est affaissé.

 

Elle n’a pas de chance, tous ses maris meurent.

Même jour

M.03.02.01.01b / M.176

Je me suis enfui, pour n’être pas distrait par les lamentations qui remplissent les terriers du voisinage. Ma fuite m’a valu la plus belle des promenades.

 

Depuis longtemps déjà, je me sentais attiré vers une certaine grotte, qui s’ouvre dans les rochers, au-dessus de chez-moi, et dont l’accès ne me paraissait pas impossible. Je ne sais pourquoi j’ai tant tardé à y monter. Peut-être craignais-je, sans oser me l’avouer, qu’il n’y eût quelque mystère caché dans cette tanière naturelle. Moitié hasard, moitié dessein prémédité, c’est de ce côté que j’ai dirigé ma fuite. Le cœur me battait bien un peu quand j’ai avancé la tête à l’entrée; mais je n’y ai rien vu que de parfaitement beau, et je me promets d’y retourner.

 

L’ouverture est étroite; mais la grotte elle-même est spacieuse, en forme de voûte. Les parois en sont tapissées de cristaux violets, les uns très gros, les autres fins comme des aiguilles. Une source jaillit du rocher; elle forme au fond de la grotte un petit lac, dont l’eau transparente repose sur des mousses. Quelques graminées inclinent sur ce miroir leurs tiges chargées d’épillets bigarrés, et dans une fente du rocher, à l’entrée, une touffe de petites violettes dorées baigne ses feuilles dans le ruisselet murmurant.

 

Il ne semble pas qu’aucun animal ait jamais fait sa demeure de cette caverne enchantée. Si quelqu’un l’habite, ce ne peut être qu’un des génies de la montagne. Cette eau est plus limpide que ne sont les perles de la rosée, et elle a un goût de cristal que n’ont pas les autres eaux. Je n’ait fait qu’y tremper le bout de mes lèvres; j’avais peur de la souiller. Les gouttelettes retombantes rendaient un son musical.

 

J’ai attendu le soir, assis à l’entrée de la grotte et regardant le monde à mes pieds. Le mouvement était grand parmi les marmottes de la vallée. Sur ma terrasse on menait grand deuil; ailleurs on jouait, on s’ébattait sur les pelouses fleuries. La lune des amours commence. Et moi, je songeais à la main inconnue qui a taillé ces cristaux. Il y aura encore bien des mystères dans la nature quand j’aurai pénétré celui des marmottes et de la longue nuit.

Deuxième jour

M.03.02.01.02 / M.177

La nouvelle du deuil de ma voisine s’est répandue dans la vallée. Les visites affluent. Toutes les marmottes du pays viennent lui présenter leurs compliments de condoléance. C’est une formalité dont je ne puis me dispenser. J’irai le dernier.

 

Que ferai-je pendant ce long été? Je combine des plans de voyage. Je voudrais courir le monde, mais pas seul. Ce n’est pas que la solitude me pèse. Loin de là. Mais il est si doux, en voyage, d’abréger l’ennui de la route par une honnête causerie. Ma trop courte liaison avec le lièvre blanc m’a mis en goût d’amitié. J’en trouverai bien quelque autre pour me parler encore des beautés de l’hiver. Celui que j’ai vu cet automne, son frère, je crois, ne doit pas bien loin.

 

Mon premier voyage sera pour la Dent-Noire. L’entreprise est sérieuse; mais j’ai observé les passages; à deux nous arriverons. On doit voir plus loin encore de la Dent-Noire que de la Becca de l’Oura. Quand nous serons là-haut, nous fixerons le but d’un second voyage. Le monde me tente.

Troisième jour

M.03.02.01.03 / M.178

Ce matin, après avoir fait un frugal déjeuner des plus fines fleurettes de la montagne, je me suis mis en route pour aller à la recherche du lièvre blanc. J’ai passé si près du terrier de ma voisine, – c’était mon chemin, – que je n’ai pas cru pouvoir me dispenser de lui porter les consolations de la philosophie. Elle a paru surprise; évidemment, elle ne s’attendait pas à ma visite. Je l’ai trouvée versant des larmes. Elle avait pleuré toute la nuit. Cela ne l’a point empêchée d’écouter mes discours et d’y répondre avec beaucoup de sagesse. Je me repens d’avoir mal parlé d’elle en plus d’une occasion. Je l’avais vue avec des yeux prévenus. J’en ai tort. Le premier devoir du philosophe est d’être juste. Je retire et rétracte donc solennellement tout ce que j’ai pu dire de désobligeant sur son compte. Elle n’est plus jeune, sans doute; mais elle porte légèrement son âge. Elle a la physiognomie agréable, le port majestueux. Elle a grand air dans son deuil. Et puis, elle adore la philosophie. C’est elle qui me l’a dit.

 

Je n’ai pas trouvé ce lièvre blanc.

Quatrième jour

M.03.02.01.04 / M.179

Je ne sais ce qu’est devenu ce lièvre blanc. Je l’ai de nouveau cherché inutilement. Il est vrai que je n’étais pas très dispos. Ce grand deuil m’a troublé.

Cinquième jour

M.03.02.01.05 / M.180

J’ai battu le pays tout le jour. Je ne sais ce qui me prend; mais je ne suis bien ni chez moi, ni hors de chez moi. Une idée m’a traversé l’esprit et j’en frémis encore…

 

Mauvaise lune!

Sixième jour

M.03.02.01.06 / M.181

Il faut, quelque honte que j’en éprouve, que je fasse cet aveu sans détour. Ce matin je me suis trouvé à la porte de ma voisine, et je suis entré. Je n’avais pas dessein d’y aller; j’ignore ce qui m’y a poussé. Une fois entré, je n’ai su que lui dire. Elle a été assez bonne pour venir au secours de ma maladresse, et tout s’est bien passé. Elle a encore versé des larmes et j’en ai versé avec elle. Elle m’a dit que cela lui faisait du bien. Je lui ai aussi demandé si elle n’avait pas peur de mon collier. Elle m’a dit que non. Elle aime l’extraordinaire.

 

Ma visite faite, je suis remonté à la grotte et j’y ai passé la plus grande partie de la journée dans de profondes méditations.

 

Est-il plus difficile de philosopher à deux que seul, marié que garçon?

 

C’est la question que je me suis posée. Elle mérite d’être examinée de très près.

 

A deux, le ménage se complique, surtout quand on a des enfants en bas âge. Le temps qu’on y perd n’est pas la chose essentielle; il en reste toujours. Ce qu’il faut craindre, ce sont les préoccupations étrangères. Au lieu de penser à la sagesse, on pense à sa femme. La plupart des marmottes n’ont pas l’âme assez grande; elles n’y ont place que pour un seul sentiment.

 

D’un autre côté, la solitude perpétuelle n’est pas bonne, même au philosophe. A la longue, elle appesantit la pensée. C’est probablement pourquoi j’ai senti, l’année dernière déjà et cette année de nouveau, s’éveiller en moi le goût de l’amitié. Il faut parler pour penser; il faut parler distinctement. On peut bien, seul, se parler à soi-même; mais il arrive trop souvent qu’on croit se comprendre avant de s’être compris tout à fait et que la pensée tourne au rêve. C’est ce qui n’est pas possible quand on pense devant un ami. Quatre yeux, d’ailleurs, voient mieux que deux, et deux têtes font plus de besogne qu’une. Et puis, on s’encourage, on se soutient mutuellement; souvent on se partage la tâche. Il est des recherches pour lesquelles il faut être deux.

 

Mais la vrai question est celle de savoir s’il vaut mieux philosopher avec un ami ou avec une femme.

 

Il y a dans l’amitié une tranquillité qui est très propice à la recherche de la sagesse. L’amitié ne connaît ni les orages de la passion ni le trouble des sens. C’est un lien qui n’unit que les âmes. Ces arguments sont très forts; mais on objecte, non sans apparence, qu’il n’y a pas de parfait intimité hors du mariage.

 

En fait d’amis le mieux serait, peut-être, d’avoir un ami marmotte. Mais cela est extrèmement difficile. Toutes les marmottes que j’ai connues étaient absorbées par la vie domestique. S’il y en a qui cultivent la sagesse, c’est en secret. La plupart glissent sur la vie. Elles aiment et elle jouent. Je ne saurais, en vérité, où trouver un ami marmotte.

 

L’expérience de l’année dernière m’a prouvé qu’une liaison d’amitié avec un lièvre blanc n’était point impossible. Cependant plus d’une difficulté nous a rappelé à l’un et à l’autre qu’il était lièvre et que je suis marmotte. Les instincts des deux races sont trop différents. Le dégoût que leur inspirent les terriers est étrange, et ils ne comprennent rien à l’effroi tout naturel que la seule pensée d’un gîte fait éprouver aux races frileuses. Nous serions-nous jamais parfaitement entendus? On en peut douter. Comment aurions-nous fait pour passer ensemble la veillée de la longue nuit? Que serais-je devenu dans son gîte? Qu’est-ce qu’un gîte? Passe pour ses nids dans le foin. Mais aurais-je pu compter sur lui pour m’aider à lutter contre le sommeil? Ne se serait-il jamais diverti de mes faiblesses?

 

Une fidèle épouse, si elle pouvait aimer la sagesse autant ou plus que son époux, serait le plus sûr des aides pour la veillée de la longue nuit. On pourrait avec elle tout discuter, tout preparer d’avance; on serait sûr d’être compris. Quand j’y pense, le vertige me prend. Nous nous encouragerions mutuellement. Si elle faiblissait, je la soutiendrais, et si ma tête tombait, elle la relèverait d’une caresse de sa patte chérie. Peut-être aussi nous arrangerions-nous pour faire le guet tour à tour. Quand elle se sentirait lasse, elle m’éveillerait. Cela vaudrait mieux que le houx.

 

Il ne faut rien précipiter. Réfléchissons; pesons le pour et le contre. Quelle que soit ma décision, je veux la prendre en philosophe.

Septième jour

M.03.02.01.07a / M.182

Qu’est-ce que c’est ce jeune marmotteau, dont les oreilles sont à peine sèches, que j’ai vu rôder dans le voisinage? Oserait-il aller sur les brisées de ma philosophie?

Même jour

M.03.02.01.07b / M.183

J’ai tout réfléchi.

 

L’idéal est d’avoir une femme et un ami, et de cultiver la philosophie à trois.

 

J’irai donc aussitôt que les jours du deuil seront passés, j’irai chez la belle veuve et je lui dirai:

 

“Après la philosophie, vous êtes ce que j’aime le mieux au monde. Si vous m’aimiez un peu, nous pourrions chercher ensemble la sagesse, mais à la condition que vous l’aimiez, vous aussi, que vous l’aimiez plus ardemment que vous n’aimerez jamais votre mari.”

 

Le plus important de tous les principes de la sagesse est d’observer la hiérarchie des affections.

 

Si elle m’aime un peu et si elle aime beaucoup la philosophie, nous nous marierons et nous tâcherons d’avoir un lièvre blanc pour ami.

Même jour

M.03.02.01.07c / M.184

Il me prend des fureurs sombres à la pensée de ce muguet que je viens de revoir, à la chute du jour. Il n’y a plus de doute, c’est à elle qu’il en veut. Il n’attend que la fin du deuil pour se déclarer. Eh bien, nous verrons qui l’emportera.

Premier quartier

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Premier jour

M.03.02.02.01a / M.185

Plus j’y réfléchis, plus je m’assure que c’est en philosophe que j’ai pris ma décision. Il est vrai que cette jeune veuve m’a touché le cœur. Je lui ai vu verser des larmes si vraies. Pourquoi me défendrais-je d’un sentiment naturel? La philosophie ne les condamne pas, elle les purifie. Or, je suis décidé à ne l’épouser que si, comme moi, elle aime la sagesse plus que tout au monde. Je fais donc un mariage de raison. Je ne viole pas mon vœu, je l’accomplis. C’est dans ce sentiment que je marche la tête haute et la conscience tranquille. Je me sens plus philosophe que jamais.

Même jour

M.03.02.02.01b / M.186

Et dire que peut-être elle le préférera! Elle m’a bien déclaré qu’elle adorait la philosophie. Mais fiez-vous aux femmes!... Il a la peau fine. Il ne s’est pas encore frotté et déchiré à toutes les ronces de la vie. Il a la moustache frisée, lui aussi, l’œil vif et le poil noir… Assez. Il n’y a point de comparaison entre cet enfant et moi. Si elle est philosophe, elle n’hésitera point. Si elle ne l’est pas… En tout cas, elle se jugera par son choix.

Deuxième jour

M.03.02.02.02 / M.187

Le deuil d’un époux est de huit jours complets, après celui de la mort. Le sien finit donc ce soir. Demain, les premières lueurs de l’aube me verront à sa porte. Cette nuit va me durer des siècles. Ce sera une autre sorte de longue nuit. Si seulement je pouvais fermer les yeux! Cette fois, je voudrais dormir. Je sentirai couler toutes les minutes, toutes les seconds.

 

Si elle allait le préférer!

Troisième jour

M.03.02.02.03 / M.188

Je me suis rendu chez elle à la première pointe du jour et lui ai tenu le discours suivant:

 

“Madame, après la philosophie, vous êtes ce que j’aime le plus au monde.”

 

Elle baissa les yeux. Je me tus un instant pour qu’elle pût se préparer à ce qui allait suivre. Je repris en ces termes:

 

“Si vous pouviez jeter sur votre serviteur un regard favorable, nous chercherions ensemble la sagesse. Mais il faut qu’elle soit votre principale passion et que vous m’épousiez pour elle, comme c’est aussi pour elle que je désire vous épouser.”

 

Je parlai ainsi d’une voix ferme, humblement incliné. Elle continuait à baisser les yeux. Quand elle ouvrit la bouche, ce fut pour prononcer des paroles qui resteront éternellement gravées dans mon cœur.

 

“J’ai pleuré mon mari huit jours, comme il convient à une épouse fidèle. Sans vous, je le pleurerais encore. Vous seul, pouvez me consoler.”

 

“Et la philosophie, madame? Et la philosophie?”

 

Elle leva les yeux, en souriant d’un sourire tout divin. Elle a seule ce sourire.

 

“Je ne distingue pas entre vous et la philosophie, dit-elle. Je ne vous aime pas plus qu’elle et je ne l’aime pas plus que vous. Vous êtes ma philosophie, et ma philosophie, c’est vous.”

 

Cette réponse me parut profonde. Comme j’y réfléchissais, nous nous trouvâmes dans les bras l’un de l’autre.

 

En sortant, je rencontrai le jeunet. Etait-il frisé, peigné, lustré! Ma voisine… que dis-je? ma fiançée, lui jeta un regard de compassion. Elle est si bonne! Il comprit et se retira.

 

Pauvre jeunet, j’ai aussi pitié de lui.

Quatrième jour

M.03.02.02.04 / M.189

Ma fiançée demande que le mariage ait lieu la veille de la pleine lune. C’est un jour qui porte bonheur, dit-elle. Et puis, elle a sa mère, qui est fort âgée. Elle veut aller la voir et lui donner ces trois jours.

 

Comment ferai-je pour attendre?

Cinquième jour

M.03.02.02.05 / M.190

Elle est partie et je l’attends, seul avec mon collier. Je souffre tous les torments de l’inquiétude et de la jalousie. S’il allait lui arriver malheur! Les hommes!... les chiens!... le vautour!... Si elle ne revenait pas! Si un autre!... O dieux, veillez sur elle et ayez pitié de moi.

 

Je ne me croyais plus capable d’aimer à ce point. Ma patience est à une terrible épreuve.

Pleine lune

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Premier jour

M.03.02.03.01 / M.191

Elle est revenue. Le plus beau jour de ma vie est passé. Il en vient d’autres qui ne seront pas moins beaux.

Deuxième jour

M.03.02.03.02 / M.192

J’ai fait une découverte amère.

 

Ma femme adore, en effet, la philosophie. Mais sa philosophie est une autre que la mienne.

 

Je n’en aime pas moins ma femme; elle n’en est pas moins accomplie. Mais il m’en reste une blessure au cœur que je lui cache pour ne pas lui faire du chagrin.

Troisième jour

M.03.02.03.03 / M.193

Selon ma femme, la raison ne nous a pas été donnée pour cultiver de vaines sciences, mais pour nous gouverner nous-mêmes. Or, le premier principe du gouvernement de soi-même est de ne pas se tourmenter de pensées stériles.

 

Il y a deux choses, dit elle: la pensée et la vie. Elles ont l’air d’avoir faites l’une pour l’autre. En réalité, elle n’ont rien de commun. Il faut choisir. Elle a fait son choix, j’ai fait le mien, et nous n’avons pas fait le même.

 

Je serai de nouveau seul à la veillée de la longue nuit.

Cinquième jour

M.03.02.03.05 / M.194

Je fis hier une tentative pour convertir ma femme. Je désespère d’y réussir.

 

Ma femme se moque de la longue nuit, de l’hiver et des mystères de notre sommeil. Elle traite mes études de chimères et mes raisonnements de curiosités déplacées.

 

“Tu veux observer le sommeil, m’a-t-elle dit. L’idée n’est pas nouvelle; mais elle ne mène à rien. Pour bien faire, il faudrait l’observer sur soi-même, car sur les autres, on ne saurait observer que les dehors et les apparences du sommeil. Il faudrait se sentir dormir, c’est-à-dire qu’il faudrait à la fois dormir et ne pas dormir.”

 

J’avoue que je suis resté bouche close en entendant ce discours. Ma femme a de ces raisonnements qu’elle vous jette à la face et qui vous démontent du coup. On ne sait d’où elle les tire. Elle n’a réfléchi à rien; elle fait profession de ne pas réfléchir, et elle ne touche à aucun suject sans semer les idées piquantes et nouvelles. Ma femme a du génie. Son éloquence est communicative. Je suis marié depuis cinq jours, et je me demande déjà si la philosophie ne serait point une duperie.

 

Je suis revenu à la charge cependant, et j’ai cherché à démontrer que l’observation des apparences du sommeil n’est point chose si futile, et qu’il nous importe beaucoup, théoriquement et pratiquement, de distinguer entre les deux espèces de sommeil, de savoir quelles sont les causes et les effets de celui de la longue nuit et jusqu’à quel degré d’insensibilité il peut nous réduire.

 

Ma femme en est convenue, mais pour nier aussitôt la possibilité de toute observation utile du sommeil de la longue nuit.

 

“On peut, a-t-elle dit, observer sur autrui le sommeil ordinaire, parce que c’est un sommeil individuel, et qu’il ne nous gagne pas tous dans le même temps. La cause qui le produit varie d’intensité selon une foule de circonstances, et nous pouvons le suspender ou le retarder presque à volonté. Le sommeil de la longue nuit ne lui ressemble en rien. C’est un sommeil de l’espèce. Il nous atteint tous également, à un moment et avec une intensité qui sont réglés par des causes indépendantes de nous. La plus ferme volonté peut à peine le retarder de quelques instants, et elle ne saurait, dans ces quelques instants, nous donner la netteté d’esprit necessaire à toute observation sérieuse. Que penser de gens qui dorment aux trois quarts occupés à en observer d’autres qui dorment tout à fait? La belle philosophie que celle qui a besoin de feuilles de houx pour se tenir éveillée! Et qui te dit que la feuille de houx y suffise? Le lièvre blanc avait raison, mon ami. La nature a ses fatalités. S’il est écrit qu’à telle température le sommeil doit nous gagner, vainement nous tenterions de veiller. C’est comme l’eau, qui a son moment où elle gèle. Si tu as veillé plus tard que d’autres, l’automne dernier, c’est qu’il faisait plus chaud dans ton terrier, situé plus bas; mais dès que tu t’es trouvé dans les mêmes conditions que les autres, tu as été pris comme eux de sommeil, et toute ta science ne va pas même à te rappeler comment tu t’es endormi à côté des hôtes légitimes de la demeure que tu as violée en philosophe vagabond.”

 

Quand ma femme eut fini de parler, je lui demandai où elle prenait le temps de penser à tant de choses, elle qui se faisait gloire d’employer toute sa raison à penser le moins possible. Elle me répondit que j’étais bien présomptueux, si je croyais être seul de l’espèce à avoir quelque suite dans les idées et à méditer inutilement sur les problèmes de l’existence. Elle prétend que les marmottes ont naturellement l’esprit porté à la contemplation, qu’elles philosophaient beaucoup dans leur jeunesse, et que c’est l’expérience de la vie et les déceptions de la science qui leur ont rendu l’esprit positif. Je suis resté naïf, dit-elle, je n’ai pas vécu; mon séjour chez les hommes a troublé pour moi le cours ordinaire de la vie, et si je continue à philosopher à mon âge, ce ne peut être que par un reste d’enfance.

 

Le mot d’enfance me parut vif. Je voulus protester; mais elle ne se laissa point interrompre. Les paroles coulaient de sa bouche plus abondantes, plus impétueuses que les flots du torrent qui gronde au fond de la vallée.

 

“Oui, s’écria-t-elle, par un reste d’enfance! Qu’est-ce que cette peur du sommeil de la longue nuit, sinon un reste d’enfance? La nature a voulu ce sommeil. Je me fie à la nature. Tout ce qu’elle fait est bien fait. Et s’il était vrai qu’elle se trompât, encore ne pourrions-nous pas la corriger. Là est le néant de votre philosophie. Elle aboutit toujours à vouloir corriger la nature, jamais à le pouvoir. Qu’importe ce qui peut arriver pendant que nous dormons? Sommes-nous plus à l’abri quand nous veillons? Feu mon dernier mari n’était-il pas à mes côtés, folâtrant avec moi sur l’herbe naissante, le premier jour de la lune d’amour, quand la mort l’a frappé? Les hommes, dis-tu, se sont emparés de toi pendant que tu dormais. N’ont-ils jamais pris de marmotte pendant les chaleurs de l’été? Tu veux savoir ce que c’est que l’hiver. Curiosité malsaine! L’hiver est l’hiver. Que me font quelques rayonnements de paillettes de neige et la majesté d’un silence que le moindre vent peut troubler? La beauté de l’hiver consiste pour moi à dormir profondément à côté de mon mari et de mes enfants. Heureuses les races qui dorment! Ne vois-tu pas que ces lièvres, qui ne dorment jamais, sont les plus mélancoliques de tous les animaux de la montagne? Ils sont tristes parce qu’ils vivent de philosophie. L’instinct de la nature, qui ne veut pas que la race périsse, les fait se rechercher au printemps; d’ailleurs, que savent-ils les uns des autres? Se connaissent-ils seulement? Ils connaissent la philosophie. Funeste philosophie, qui fait d’un animal vivant un songeur égoïste. Le sommeil fait la joie de la vie. Il y a plus de joie chez une seule marmotte qui dort que chez dix lièvres qui ne dorment pas. Tu veux des mystères! A quoi bon en chercher si loin? Tout n’est-il pas mystère en nous et autour de nous? En seras-tu plus avancé quand tu sauras combien de lunes dure la longue nuit? On veut qu’elle dure six lunes, soit. Six lunes de repos ne sont pas trop pour se remettre de six lunes d’agitation. Le grand mystère est la nature, qui comprend tous les autres en soi. Nous ne savons pas ce que c’est que la nature; mais quiconque ne se bouche pas les oreilles entend sa voix. Je l’entends, moi, je l’entends distinctement, et je la suis. Elle m’ordonne de t’aimer, et je t’aime: voilà ma philosophie.”

 

Ainsi parlait ma femme, et il semblait que ses discours ne dussent prendre aucune fin. En prononcant ces derniers mots, elle se jeta dans me bras, qui se trouvèrent ouverts, et me serra avec une force si extraordinaire que je faillis en étouffer. Je ne saurais dire si ce long entretien m’a fait peine ou plaisir. L’un et l’autre. Ma femme est adorable. Elle m’est infinement supérieure. Peut-être a-t-elle choisi le bon lot. Que n’avons-nous choisi le même!

Sixième jour

M.03.02.03.06 / M.195

J’ai mené ma femme à la grotte. Je m’en faisais fête; mais elle n’est guère voyageuse et elle a trouvé que la fatigue dépassait la jouissuance. Elle n’a rien eu de plus pressé, en arrivant, que de brouter les violettes et de boire à grandes gorgées.

 

Ces cristaux ne lui disent rien. Un bon terrier, bien bourré de foin, avec un méchant mari, qu’on aime et qu’on tourmente: c’est ce qui lui plaît en fait de grottes.

Septième jour

M.03.02.03.07 / M.196

Je parlais assez irrévérencieusement de maître blaireau et de son opinion sur le sommeil de la longue nuit, qui est que nous dormons de graisse. Ma femme a pris l’idée au bond et l’a interprétée à sa manière.

 

Elle croit que la vie est faite d’alternances régulières et pour ainsi dire cadencées entre la veille et le sommeil. C’est comme les pulsations du cœur ou comme les vagues à la surface de l’eau. Pendant la veille nous dépensons des forces et nous nous enrichissons de leur produit; pendant le sommeil nous dépensons les richesses de la veille; nous maigrissons, mais nous nous réveillons plus dispos. Les richesses perdues se sont transformées en forces nouvelles. C’est pourquoi celui qui veille davantage doit dormir aussi davantage. Le repose est égal à l’action. Les races ardentes sont aussi les races dormeuses. Il y a d’ailleurs toute une hiérarchie de sommeils: le sommeil des nuits ordinaires, qui est de l’individu; le sommeil de la longue nuit, plus profond, qui est de certaines espèces privilégiées; le sommeil de la mort, plus profond encore, qui est de toutes les espèces vivantes, sauf les dieux. Peut-être y a-t-il encore un autre sommeil, le plus long et le plus profond de tous, auquel les dieux eux-mêmes sont assujettis.

 

Ma femme s’est animée en parlant de l’obscure volupté de ces repos de plus en plus complets, qui précèdent une vie de plus en plus intense. Il semblait, à l’entendre, qu’elle eût goûté tour à tour chacun de ses sommeils.

Dernier quartier

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Premier jour

M.03.02.04.01 / M.197

Ma femme se trompe quand elle se pique de philosophie; elle n’est pas du tout philosophe, elle est poëte. Elle produit des idées, comme la plante produit des fleurs, plus rapidement et plus abondamment. Elle n’y croit pas, elle n’en doute pas non plus; elle les produit, et cela lui suffit.

 

De là vient qu’elle me bat toujours dans la discussion. Elle a quatre idées pendant que je n’en ai qu’une. De là vient aussi qu’aucune de ses idées ne mûrit en sagesse. Ce sont des étincelles qui jaillissent et s’éteignent. Il y a plus de philosophie dans deux idées approfondies, pesées, confrontées avec la realité, que dans cent idées créées et jetées au vent par les jeux de la fantaisie. La philosophie est discipline. Le génie de ma femme n’a jamais connu la discipline.

 

Ceci me rappelle ce que j’écrivais sur ces tablettes, que l’idéal serait de chercher la sagesse à trois, avec une femme et un ami. Les dieux n’ont pas permis que ce bonheur me fût accordé au complet. Mais s’ils m’en ont refusé une partie, ce n’est pas une raison pour que je me le refuse tout entier.

 

Je sens de plus en plus le besoin d’un ami.

Deuxième jour

M.03.02.04.02 / M.198

Deuxième jour. – Nous venions de déjeuner à loisir, nous avions brouté l’anémone et la soldanelle, nous étions couchés au soleil, sur une dalle propre et chaude, et je filais doucement, les yeux à demi fermés, pendant que ma femme jouait avec mon collier.

 

“Ce que c’est pourtant que ses maris qui ne croient à rien!” dit-elle en me caressant de la main.

 

Je fermai les yeux et répondis comme en rêve:

 

“Ce que c’est pourtant que ces femmes qui croient toujours qu’elles croient à quelque chose!”

 

Elle continua à me caresser de la main.

 

“Monsieur le philosophe pourrait-il me dire, peut-être, combien jusqu’ici il a eu d’enfants?”

 

Le philosophe, tout en filant, compta sur ses doigts et trouva, ce qu’il savait fort bien, qu’il avait été cinq fois père de famille et qu’il avait eu vingt-trois enfants.

 

“Vingt-trois! dit la belle, on peut vous en revendre, car cinq fois mère de famille, on a élevé trente-deux enfants.”

 

A ce chiffre inouï, le philosophe cessa de filer; il eut un tressaillement qui le fit sauter sur place.

 

“Oui, reprit-elle, et c’est ce qui vous prouve que votre philosophie ne mène à rien. Croire, c’est vivre, et vivre, c’est avoir beaucoup d’enfants.”

 

A ces mots, le philosophe, qui se laissait de nouveau caresser, les yeux fermés, reçut une violente tape sur le museau. Il se leva d’un bond.

 

La belle jouait sur l’herbette, à cent pas.

Troisième jour

M.03.02.04.03 / M.199

Je me repens d’avoir voulu convertir ma femme; c’est elle qui veut me convertir à présent.

Quatrième jour

M.03.02.04.04 / M.200

Tout ce griffonage l’impatiente, c’est du temps qui lui est dérobé, dit-elle. Je lui ai montré que c’étaient ses discours que j’avais transcrits sur mes tablettes, et lui ai dit que je l’avais fait afin d’en fixer le souvenir et d’en admirer éternellement la grâce et l’éloquence. Elle m’a répondu qu’elle en aurait toujours à mon service, tant que je voudrais, et que cette éloquence figée sur pierre ne valait pas l’éloquence vivante. Quand la source coule, à quoi bon retenir l’eau?

 

J’ai voulu lui lire quelque parties de ce journal. Inutile. Elle méprise tout ce qui est écrit.

Cinquième jour

M.03.02.04.05a / M.201

L’impatience commence à la gagner. Où cela nous mènera-t-il? O dieux, préservez-moi de choisir entre elle et la sagesse.

Même jour

M.03.02.04.05b / M.202

J’ai résolu de sauver mes tablettes. Elle les a prises en haine, et l’on ne sait quel dessein pourrait lui inspirer la passion.

 

Je les porterai pièce à pièce dans la grotte aux cristaux et les mettrai sous la garde de la divinité qui l’habite.

Sixième jour

M.03.02.04.06 / M.203

J’ai commencé le déménagement de mes tablettes. C’est une grande entreprise. Ma femme se moque beaucoup de moi.

E. Rambert: La marmotte au collier (1889)

The Marmot with the Collar
A Trilingual Edition

Part 03.02 (Français)

Richard L. Hewitt
Kamuzu Academy, Malawi

2020